Jeanne André //
Bio
Jeanne André est née en 1989 à Asnières-sur-Seine, elle vit et travaille en Ardèche.
Après avoir étudié à l’ESAM de Caen, elle a travaillé dans le milieu du design textile. Puis se consacre totalement à la peinture en 2015.
En arrivant dans un nouvel atelier au Près saint Gervais, en 2019 sa peinture évolue : d’une peinture qui reproduit fidèlement une photographie elle passe à une peinture de plus en plus accès sur le geste. Elle commence également à fabriquer sa peinture avec des pigments naturels. Et après une résidence artistique à L’H du siège en 2024 elle intègre le crochet et la couture dans sa pratique. Depuis 2025 elle habite en Ardèche et utilise des matériaux naturels pour créer des formes et couleurs issues de son environnement.
Elle est représentée par la Tryptique galerie en France et la Redfox Galerie au Etats Unis.
expositions personnelles :
2022 «Flot» galerie Artem, Quimper
2017 « l’Ardèche à Saint Denis» Open Bach galerie, Paris XIII ème
2016 « apparition sauvage» espace d’art actuel le radar Bayeux
expositions collectives :
2025 "retour aux sources" Aponia, Le Monastier sur Gazeille
2022 « Des Astres» Le Celsius, Pré saint Gervais
2018 «cycles croisés» 6b, Saint Denis
Même pas peur
Il y a de l’enfance et de la vitalité chez Jeanne André. Une vitalité qui lui échappe et qu’elle attise : quelque chose d’ingénu et fort qui charge et nourrit sa création. Son énergie trouve à se peindre dans l’onctuosité d’un trait qui embrasse deux couleurs à la fois, en un mouvement non programmé. Parfois, une clarté vive émerge dans ce geste, en chair du tracé. Cette façon de peindre imprime son corps, dans une détermination et une hésitation équivalentes.
Au cours de sa résidence récente à L’H du Siège à Valenciennes, cette gourmandise de la chair-peinture s’est amplifiée, et déployée dans des motifs. La résidence a trouvé toute sa vertu : accueillir une artiste pour un temps de laboratoire, de recherche, qui l’aide à oser, à faire émerger de nouvelles formes, soutenues par le contexte. Pendant cette période, Jeanne André a mené des expériences sérieuses. Ou plutôt : elle a mené sérieusement des expériences. Et a su accueillir ce qui se présentait en l’incorporant à sa pratique en temps réel.
résidence :
2024 résidence "coup de pouce" L'H du Siège, Valenciennes
prix
2024 finaliste du prix Mourlot
Elle a fait de la couleur une chair en la faisant absorber par la toile et le papier. Le tissu et la pâte à papier boivent la couleur, dans leur texture, pour devenir les surfaces qui reçoivent le dessin peint. Les espaces d’atelier lui ont permis de peindre en plus grand : d’abord dans un déploiement du geste rapide, en geyser multicolore, dans une joie éclatante et risquée. Puis dans la mise en forme de la toile elle-même, teintée et cousue pour créer des volumes.
Jeanne André a été vers des motifs de base : fleur, nuage, feuille, papillon, gouttes de pluie. La nature est là sous ses formes archétypales, comme dans les motifs médiévaux. Figures d’enfance qu’elle trace en une météorologie violente. Ses images circulent du carnet à la peinture, de la peinture au crochet, du crochet au carnet, etc. Les formes se testent ainsi : tantôt dans l’énergie de l’émergence, du trait initial, tantôt rejouées dans la mollesse de la laine, ou la raideur du papier mâché. Jeanne André invente un vocabulaire protéiforme, un alphabet organique à différentes phases. Elle ne hiérarchise pas les pratiques : la peinture, la couture et le crochet sont venues à se rencontrer. Il n’y a aucune posture d’ironie dans l’utilisation de ces pratiques désuètes. Bien au contraire : elle n’a pas peur d’être une mémé qui fait du crochet car elle n’y pense même pas. C’est ce qui l’en protège ? Il faut dire qu’elle en est loin. Et sa force est probablement de ne pas se poser cette question.
Elle a confectionné une taie d’oreiller de satin pour sa peau, et c’est de là que la couture a été vers la peinture : elle s’est mise à coudre des nuages et des formes informes (bosses, étoiles, montagnettes, petits fantômes ?) dans de la toile peinte. Certaines formes sont ensuite remplies de mousse et ressemblent alors, posées au sol, à une famille de doudous abstraits. Doudous pas doux parce qu’on voit la grosse trame de la toile, qui se durcit après avoir pris l’eau. Les nuages ne sont pas tous remplis de mousse : ils sont alors une dépouille plate, molle, en attente de ciel, ou désertée par définition. Elle les présente dans une mise en espace qui ne hiérarchise pas les présences : alors les objets discutent entre eux, sans être sûrs de parler la même langue.
Quelques mois après avoir quitté Valenciennes, Jeanne me dit qu’elle n’a pas peint depuis sa résidence : elle n’a fait que jardiner. Je pense à l’intensité de la résidence, dont il est difficile de revenir. Je pense aussi à l’analogie entre la peinture et le jardinage : l’émergence. La couleur. La surprise des formes. Voir apparaître, pousser, fleurir. Voir se faire. Voir changer. Voir les couleurs changer. Voir les fleurs prendre forme. Le lien est alors évident : la peinture de Jeanne André a poussé comme une plante, en s’éloignant de l’image, qu’elle a explorée minutieusement lorsqu’elle était plus jeune. Une image plus photographique, qui semble avoir été abandonnée au fil du changement de la représentation de la nature, devenue invasive, galopante, totalisante. Elle a envahi tout l’espace des peintures et les plantes se sont transformées peu à peu en gestes. Les végétations luxuriantes qui avaient habité sa peinture ont cédé leur statut d’images pour devenir des gestes qui lui échappent. Gestes vifs, gestes de vies, geysers, gestes nécessaires. Comme si le processus-même de la poussée de vie végétale et de la confrontation aux éléments (être sous le ciel, être sous l’orage, dans le spectre de la lumière) était désormais le moteur autant que le sujet.
Que serait une œuvre qui ne prendrait pas le risque de se faire dans la pulsion vitale précise de l’artiste ? Dans cette dimension, il y a les imprévus de la pousse : parfois une tomate prend la forme d’un cœur, ou une repousse sort à un endroit inopiné.
Claire Colin-Collin, septembre 2024